Innovation & Stratégies

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Mobile Money, Big Data et Microcrédit : quelle place pour les opérateurs télécoms ? [3/3]

Au travers des 2 premiers articles, j’avais évoqué comment les opérateurs se sont diversifiés dans les services financiers au travers du Mobile Money. Puis j’ai abordé comment les opérateurs enrichissent désormais leurs offres avec du microcrédit, en utilisant les données mobiles pour proposer du credit scoring . Pour finir cette série, voyons ensemble les menaces qui pèsent sur les opérateurs dans le domaine du crédit, et comment ils peuvent y faire face.

 

Forces des opérateurs télécoms sur le microcrédit

Les opérateurs télécoms disposent de sérieux atouts pour offrir des solutions de microcrédit et ne pas se cantonner sur ce marché comme simples distributeur de services financiers.

 

Premièrement, les opérateurs peuvent compter sur leurs ressources commerciales bien organisées. Ils peuvent capitaliser sur leur expérience acquise sur les services mobile money classiques tels que le transfert et le paiement. Ce sont les mêmes utilisateurs de la monnaie électronique qui emprunteront demain via le mobile money. Ces clients connaissent les opérateurs, leurs services, leurs points de vente. Ils leur font déjà confiance pour garantir la disponibilité des fonds convertis et la fiabilité des services de dépôt, de retrait et de transfert d’argent.

 

Deuxièmement, ils disposent au travers des données d’usages télécoms et d’usages mobile money de leurs clients, d’une véritable mine d’or digitale. Ces données sont la clé de voute d’un credit scoring efficace : Elles rendent possible l’évaluation de la solvabilité d’un potentiel emprunteur. Elles permettent également de cibler dans les bases clients télécoms et mobile money les personnes susceptibles d’avoir besoin d’un crédit. Surtout, le véritable atout des opérateurs est d’être propriétaires de ces données. Ils sont autorisés à les utiliser dans une ambition  prospective. Les entreprises non propriétaires des données sont contraintes de demander l’autorisation des emprunteurs potentiels. Les opérateurs les ont d’ores et déjà à disposition.

 

Enfin, dans certains pays [1], les opérateurs télécoms fournisseurs de services financiers sur mobile ont pu acquérir le statut d’« Emetteur de Monnaie Electronique ». En se conformant aux exigences règlementaires relatives aux systèmes de paiement et à l’émission de monnaie, ces derniers ont été habilités à émettre eux-mêmes la monnaie électronique. C’est sur cette autorisation que reposent leurs services. Si cette autorisation ne leur permet pas forcément d’attribuer des crédits à des particuliers, elle leur octroie la possibilité de s’affranchir en partie de leurs partenaires bancaires actuels. Ils acquièrent ainsi davantage de maitrise sur la monnaie émise. Ils renforcent leur légitimité sur le secteur des services financiers.

 

Menaces pour les opérateurs

Cependant, ils font également face à plusieurs obstacles faisant apparaitre certaines faiblesses pour lesquels ils doivent trouver des solutions.

 

En souhaitant élargir la gamme de services financiers proposés, les opérateurs télécoms fournisseurs de services financiers sur mobile s’attaquent à des environnements qui, comme celui du crédit, sont plus sensibles, techniques et par conséquent plus règlementés et complexes.

 

Sur certains marchés, la règlementation pourrait être encore défavorable aux opérateurs en leur refusant le droit d’attribuer des prêts à des particuliers. Dans ce cas, ils seront forcément contraints de collaborer avec une institution détentrice d’une licence suffisante ou une banque partenaire.

 

Les opérateurs pourraient également souffrir d’un manque d’agilité dans le déploiement d’une solution innovante sur un domaine complexe comme le crédit. Développer une solution de credit scoring efficace nécessite des ressources différentes de celles requises pour fournir des solutions de transfert ou de paiement. Former ou recruter des salariés dédiés au nouveau service de crédit puis développer une solution de scoring pourrait s’avérer long et couteux. Là encore, le recours à une société existante et spécialiste peut sembler plus facile et pertinent sur le court terme.

 

Enfin, les opérateurs télécoms fournisseurs de services financiers sur mobile sont confrontés à une menace de taille liée à la récupération des données d’usages mobile de leurs clients par des acteurs OTT. Dans les pays où le taux de pénétration smartphone est relativement élevé, n’importe quel fournisseur de microcrédit  via mobile peut accéder aux données d’usages mobile des potentiels emprunteurs par simple demande de leur consentement. Sur une application smartphone, les emprunteurs n’ont qu’à accepter les conditions générales d’utilisation du service pour voir leurs données téléchargées automatiquement par le fournisseur. Ce dernier est ensuite à même de les utiliser pour évaluer la solvabilité des demandeurs. Les opérateurs télécoms perdent ainsi l’un de leur plus gros avantage, à savoir le monopole des données nécessaires au credit scoring. Au mieux, le fournisseur pourra solliciter l’opérateur pour obtenir les données d’usages mobile money des clients. Au pire, il pourra également y accéder depuis le téléphone de son client potentiel sans avoir besoin du consentement de l’opérateur.

 

Dans ce contexte difficile, les opérateurs télécoms se doivent de réagir rapidement s’ils ne veulent pas être relégués aux seconds rôles dans la fourniture de crédit sur mobile.

 

Quelle solution, où et avec qui ?

Malgré leurs succès dans le domaine des services de transfert et de paiement sur mobile dans les pays en développement, les opérateurs télécoms se voient contraints par la régulation, leur taille et sont menacés de contournement par d’autres acteurs.

 

Dès lors, ils se doivent de penser au business model le plus stratégique pour peser à long terme dans le développement du microcrédit sur mobile.

 

Si l’on se projette sur les cinq années à venir, le taux de pénétration smartphone va  largement progresser et la menace d’un contournement par les acteurs OTT va s’amplifier. À l’inverse, la régulation pourrait évoluer favorablement en permettant aux opérateurs émetteurs de monnaie électronique d’attribuer directement des crédits aux particuliers.

 

Les opérateurs télécoms fournisseurs de services financiers sur mobile vont devoir initier deux chantiers stratégiques s’ils veulent sortir leur épingle du jeu dans ce nouvel environnement :

Le premier chantier sera règlementaire.

Les opérateurs télécoms devront transformer leur activité mobile money pour la rapprocher peu à peu d’une véritable activité bancaire. Cette évolution peut éventuellement passer par le rachat d’une entité détentrice d’une licence bancaire. Elle nécessite forcément la mise en œuvre de plans de conformité conséquents pour respecter les exigences auxquelles répondent les institutions financières historiques. L’objectif est d’une part de limiter les risques liés aux sommes engagées sur leur plateforme mobile money (fraude, blanchiment d’argent, financement du terrorisme, etc.), d’autre part d’obtenir les habilitations nécessaires pour délivrer de manière autonome des services financiers avancés tels que le microcrédit.

Le second chantier sera d’ordre business.

Les opérateurs devront se doter des moyens pour internaliser le service de credit scoring. Ce service est aujourd’hui fourni par des prestataires externes. Outre le rachat potentiel d’une société existante, cela pourrait se faire via le recrutement d’experts de l’industrie et d’une montée en compétence des équipes en interne. L’objectif est de se passer des fournisseurs externes. Ces derniers tirent aujourd’hui bénéfice de leurs données d’usages. Données qu’ils ont acquises à travers leurs partenariats pour améliorer leur service tout en gardant la propriété de leur technologie. Données qu’ils ont obtenues en prenant une part du chiffre d’affaires réalisé sur les solutions de microcrédit.

 

Enfin, sur les marchés où la pénétration smartphone est encore faible, les opérateurs ont l’opportunité de se développer sur le marché du microcrédit sans la menace de contournement par des acteurs OTT.

 

C’est en faisant pencher l’évolution règlementaire de leur côté et en réussissant l’intégration de solutions techniques indispensables à la délivrance de solutions de crédit, que les opérateur télécoms fournisseurs de services financiers sur mobile pourront s’imposer comme des acteurs incontournables de la microfinance de demain.

 

 

[1] Comme ceux de la zone BCEAO (Instruction n°008-05-2015 régissant les conditions et modalités d’exercice des activités des émetteurs de monnaie électronique dans les Etats membres de l’Union Monétaire Ouest Africaine)

 

 

crédits: Victor Estrade et Benoit Ménard

Par Benoît MENARD le 30/08/2018

Article posté par :

Benoît MENARD

Directeur conseil

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